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Erny-Newton est une ethnologue, psychologue, enseignante, romancière et mère (sans ordre précis) comme elle se définit elle-même sur Twitter. Elle est professeur au Canada depuis quelques années et nous la suivons sur twitter. Nous l'avons découvert au travers de nombreux liens assez pertinents sur l'éducation, la technologie, qu'elle tweetait assez régulièrement. Nous avons pris contact avec elle et sollicité un entretien afin de vous faire partager son état d'esprit et sa passion pour l'enseignement. Elle a eu l'amabilité de répondre à nos questions.

Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de papapedago ?

Je suis conceptrice pédagogique, et auteure de romans et manuels scolaires. J’ai une formation d’anthropologue et de psychologue. J’ai enseigné à des jeunes en grande difficulté scolaire. J’écris pour le site OWNI, on me trouve sur Twitter où mon compte est dédié à l’éducation et aux nouvelles technologies. Je suis française, mais installée au Canada.

Vous avez écrit sur la motivation des élèves. Dans l'accroche de votre livre "Connaître les mots pour s'exprimer" sur votre site, vous dites : «Comment transformer un élève ayant des difficultés en apprenant ayant soif de connaissances ? En transformant un programme scolaire en gai savoir. » Comment prodiguerait-on le gai savoir en banlieues françaises par exemple ?

J’ai écrit ce livre, et développé la méthode qu’il met en œuvre, lorsque je travaillais en France dans un CFA (Centre de formation d’apprentis) avec un public en grande difficulté scolaire –nous ne sommes donc pas forcément très loin de la population scolaire des banlieues françaises.

Ma méthode repose sur plusieurs piliers :

Donner aux élèves des connaissances sur leur outil central : leur cerveau. Expliquer comment se créent les connexions synaptiques, décrire les différents types de mémoire, présenter l’intelligence comme quelque chose qu’on cultive, plutôt que quelque chose que l’on possède ou non. Ceci est central, car le mythe du don continue à être très vastement répandu dans le milieu de l’éducation –et pas simplement chez les élèves. Et les apprenants en difficulté sont évidemment ceux qui pâtissent le plus de ceci

Présenter systématiquement chaque contenu à la fois de manière analytique (« cerveau gauche ») et analogique (« cerveau droit ») : vous pouvez apprendre les différentes natures de mots en repérant leurs caractéristiques et mémorisant leurs noms. Vous pouvez aussi vous lancer dans un exercice de métaphore : « Si j’étais un nom… » et décrire « votre » rapport avec les autres natures de mots : « Si j’étais un nom, je serais le roi, et je forcerais tout le monde à s’accorder avec moi. (…) ». Ce faisant, vous intégrez ces mêmes connaissances par un canal très différent ; vous créez d’autres chemins synaptiques pour accéder à ces connaissances, et donc vous maximisez votre capacité à vous en souvenir. Sans compter que vous faites alors appel à votre créativité, qui engage directement les émotions.

Impliquer activement l’apprenant dans son propre apprentissage –et dans celui des autres : chaque partie du curriculum est présentée sous forme d’une activité de découverte, par questionnement. L’apprenant est poussé, par la méthode même, à devenir actif. De plus, nombre d’activités sont à réaliser en groupe, ce qui permet de développer la sociabilité et la responsabilisation des uns par rapport aux autres, en matière de compréhension des contenus. Ceci est crucial pour réaliser une dynamique de classe chaleureuse, et développer la confiance en soi et en l’autre –ingrédients essentiels pour optimiser l’apprentissage.

La motivation des élèves (qui était le sujet de votre question) n’est à la base pas différente de la motivation d’un individu hors du contexte scolaire : ce qui motive, c’est ce qui construit. Si ce que vous apprenez vous aide à construire votre personnalité, d’un point de vue intellectuel comme d’un point de vue social, alors vous prenez du plaisir à apprendre.

En France, l'on apprécie toujours le modèle canadien et il faut reconnaître que de plus en plus d'étudiants migrent vers ce pays ; à quoi est dû ce succès auprès des populations migrantes ?

Je ne suis pas experte en ce domaine, mais ayant quatre enfants scolarisés au Canada, je peux vous donner des éléments de réponse.

Le Canada est un pays vaste : 14 fois la superficie de la France, pour une population de 35 millions environ. Il a besoin de se peupler pour se développer, et voit dans l’immigration sa chance de le faire. Cette politique est étayée par une réflexion soutenue en matière de cohabitation harmonieuse des cultures. Plus qu’un « melting pot » à l’américaine, le Canada croit en la mise en place d’une mosaïque culturelle. Cela influe forcément sur la façon dont l’éducation est conçue dans les écoles canadiennes : l’idée de socialisation, notamment, n’est pas un à-côté de la scolarisation ; l’école est un lieu de vie autant que d’enseignement. La journée scolaire commence à 9 heures et finit à 15 heures 30, et en dehors de ces horaires, l’école devient un lieu d’activités complémentaires (sportives, artistiques, …) librement choisies par les jeunes.

Le Canada est très bien classé par les enquêtes PISA, que pensez-vous de ces jugements ? Certains disent qu'ils homogénéisent les politiques d'éducation des pays.

Ranger les pays selon des « scores» est une chose, savoir à quoi attribuer ces résultats en est une autre –l’intérêt réside dans les causes qualitatives de ces différences quantitatives. Cependant, les qualités d’un système scolaire sont à la fois difficile à cerner et à exporter : une école qui « marche » pour des petits coréens ou des petits finnois donnera-t-elle les mêmes résultats ailleurs ? Un système éducatif est avant tout le produit d’une société.

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Nos enseignants se sentent de moins en moins bien, comment leur redonneriez-vous confiance en leur métier?

La crise de l’enseignement n’est pas propre à la France, elle est globale. Aujourd’hui, on fait l’école, grosso-modo, comme on la faisait il y a un siècle. Pourtant, le monde a bien changé… Il y a cinquante ans, l’occident était en plein boum économique, la mobilité sociale était à son comble, et la société commençait tout juste à s’éloigner du modèle patriarcal et autocratique. Aujourd’hui, le climat économique est pour le moins différent ; les dynamiques familiales ont évolué ; l’idée d’autorité renvoie à présent moins à un rapport hiérarchique ou générationnel, qu’à la notion d’expertise. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il y ait un hiatus entre les jeunes et l’enseignement qu’on leur dispense. Et outre les jeunes, ce sont les enseignants qui en payent les conséquences.

Pour que les enseignants reprennent confiance dans le métier, il faut qu’ils se l’approprient et qu’ils le changent. Qu’ils en reconsidèrent l’essence, à savoir aider les jeunes à se forger un bagage intellectuel et social qui leur permettent de s’insérer harmonieusement dans leur société. Et qu’ils partent en quête des moyens les plus pertinents pour atteindre ce but.

Si, il y a un siècle, le prof était là pour transmettre son savoir, au 21ème siècle, c’est inutile : tout le savoir du monde est en accès libre sur Internet. Excellent !

L’enseignant peut donc se focaliser sur des tâches plus gratifiantes que la dictée du cours : il devient facilitateur d’apprentissage, accompagne l’élève dans ses recherches, l’encadre dans ses questionnements, régule et dynamise au besoin les interactions du groupe…

La crise de l’enseignement vient du« grand écart » de plus en plus intenable entre le monde et le monde scolaire.

La bonne nouvelle est que le métier d’enseignant est en train de se redéfinir –et que les enseignants qui s’adonnent à cette recherche-action créative, non seulement en retirent une immense satisfaction, mais aident aussi à inventer l’école de demain.

Vous pourrez trouver quelques exemples de projets novateurs ici et . Et la communauté enseignante francophone est extrêmement vivante sur Twitter, où s’échangent également de nombreux liens de projets intéressants.

Êtes-vous entrain d'écrire un nouveau livre et de quoi traitera-t-il ?

J’ai achevé récemment une Grammaire métaphorique, que j’ai choisi de mettre directement et gratuitement en ligne plutôt que de passer par un éditeur classique. Je crois au partage.

Ce court texte d’une trentaine de page est l’illustration de la façon d’utiliser les métaphores en éducation.

Mon projet en cours (sans jeu de mot) est un ouvrage sur l’éducation 2.0, c’est-à-dire une éducation qui utiliserait l’énorme potentiel des médias sociaux pour mettre à la disposition des élèves un environnement éducatif large, coopératif, et ayant le monde comme cour de récréation... pardon : comme salle de classe.

Vous pouvez retrouver plus d'informations et de détails sur le travail de Mme Erny-Newton sur son site internet, www.erny-newton.com

Osez le bon sens !

YDM